Que traduit la crise de représentativité ?7 minutes

Equipe Cogitare

26/03/2019

Personne ne peut nier le malaise croissant au sein de notre société. Le régime politique démocratique est largement disputé et contesté : on parle de crise de la représentation.

 

Perçue tantôt comme une cause tantôt comme un symptôme, se manifestant d’abord par une explosion de l’abstentionnisme, elle traduirait notamment un phénomène de désaffection grandissante à l’endroit du système politique. Ce sentiment s’exprime largement par le déferlement sur internet des frustrations collectives ainsi que des opinions dissonantes au regard de celles exprimées par la représentation démocratique dans son ensemble.

La démocratie, pour autant, reste ancrée dans les mentalités ainsi que dans la pratique de la vie sociétale.
Les citoyens n’ont rien de passif , et personne ne peut nier leur activité : on les voit manifester dans les rues , ne se contentant plus simplement d’être de ceux qui glissent solitairement leur bulletin de vote dans l’urne.
Le phénomène des gilets jaunes en est une parfaite illustration.

Plus que la démocratie , ce sont ceux qui l’incarnent dans son principe qui sont contestés.

 

L’idée selon laquelle la démocratie n’est pas seulement un régime, et n’est pas un type d’activité civique est apportée par Alexis de Tocqueville. La démocratie est aussi une forme de société.

“Ce qui menace la démocratie, c’est quand elle devient rouillée”

La société Française fait face aujourd’hui à un regain des inégalités mais également à un développement d’inégalités nouvelles. La mondialisation s’est accompagnée d’un mouvement concomitant d’inégalités et de paupérisation. Curieux paradoxe , si les écarts économiques entre les Etats se réduisent, les écarts à l’intérieur de chacun des pays s’accentuent. On peut avancer, sans prendre de grand risque, que c’est là un des motifs principaux du malaise que nous connaissons.

Le principe d’égalité: moyen de la liberté et de la fraternité, et ciment social.

 

Le contrat social originel, justifiant la société civile dans laquelle nous vivons, organisée autour des trois valeurs qui anoblissent le front de nos Mairies : Liberté, Egalité et Fraternité a largement souffert de ce retour des inégalités.

L’histoire de la démocratie comme système politique en France mais plus globalement en Europe étant directement liée à la lutte contre les inégalités économiques et sociales, c’est une promesse qui s’étiole, nourrissant de manière évidente un désamour du citoyen pour ses représentants politiques. Ces inégalités blessent les principes de liberté et d’égalité, et meurtrissent celui de fraternité. Durant la deuxième guerre mondiale, Beveridge justifiera la nécessité de l’Etat-Providence ainsi “ les Bombes tombent sur tous les quartiers, elles tombent sur les quartiers des riches et sur les quartiers des pauvres”: la solidarité est nécessaire dans les moments d’épreuve.

Mais il sera aussi justifié par ce que l’on a appelé “l’esprit de Dunkerque’ qui amènera à un effacement de l’individualité pour faire corps commun dans l’effort héroïque pour sauver les forces armées bloquées sur les plages normandes. La volonté de réduire les inégalités a trouvé justement sa source dans le fait que l’on ne voyait plus la société comme une somme , un agrégat d’individus mais comme un corps. La société fut marquée et remarquée par une existence collective. L’Etat n’est pas extérieur à l’individu mais l’Etat est une partie de l’individu.

Cette prise de conscience de la société, se considérant comme un corps social et formant un tout, va motiver et permettre l’effort de redistribution sociale. Si la société est un corps , tous les membres de cette société doivent vivre de façon relativement harmonieuse.

C’est pourtant cette logique qui est en train de rompre aujourd’hui :

 

Si nous étions déjà dans une société d’individus exacerbant les individualismes, faisant reculer l’esprit de corps, et donc par extension le domaine du commun car venant réduire l’espace sociétal, (“societas”: contrat par lequel les individus mettent en commun des biens et des activités).
Nous arrivons aujourd’hui à une société de singularisation, la singularisation étant un mécanisme par lequel la définition du semblable à changer de sens, être le semblable ce n’est plus être le même on doit désormais partager le même particularisme , la même singularité, comme par exemple le fait d’être issue de la même communauté.

Ce phénomène de singularisation est le véritable fait générateur de la transformation du sentiment d’appartenance à la société et il est également le fait générateur d’autres sentiments d’appartenance.

A la résurgence des inégalités sociales créant une crise de l’égalité et mettant en péril le contrat social originel s’ajoute aussi la question de l’identité. Derrière la crise de représentativité se cache la question du “bien commun” mais aussi la question de la nationalité comme “communauté de confiance” en la percevant comme l’espace d’intra solidarité mais également celui d’une différence avec l’extérieur.

Les inégalités ont aujourd’hui changé de nature: s’il continue d’y avoir des inégalités “classiques” entre catégories sociales (riches, pauvres, cadres , ouvriers..), les inégalités se sont individualisées elles-mêmes, ce qui en change la perception. Les inégalités résultent désormais autant de la situation individuelle de la personne que de sa condition sociale.Les économistes parlent pour cela d’inégalités intra catégorielles. Les inégalités catégorielles tendent à s’effacer au profit des inégalités intra catégorielles. Pour autant, si ces inégalités nouvelles peuvent aisément s’expliquer, elles sont aussi susceptibles d’être plus facilement acceptées. Stigmates évidents du coup porté au principe d’égalité.

Face à la disparition du commun , et la nature ayant horreur du vide, les solidarités nécessaires s’étiolent et disparaissent. Les compétitions naturelles entre les individus refont surface et ce de manière de moins en moins civilisées. Ce malaise sociale très profond trouve aussi, d’autres sources d’inquiétudes à travers l’abandon des politiques publiques et sociales à visée universaliste luttant contre les inégalités. Ces politiques s’orientent désormais soit vers “les exclus”, soit vers” les très riches” , qui sont pourtant sortis du monde commun. Nous observons sur le tard , une repolarisation du monde , de la société , qui contrevient directement à l’idéal démocratique. La méritocratie, idéal de la société démocratique, outil de celle-ci dans sa réalisation est ainsi privée des moyens pour aboutir. 

Quel modèle de justice sociale faut-il dessiner pour retrouver l’esprit originel de l’égalité qui n’est pas la redistribution de la richesse mais surtout la construction d’un lien social ? 

 

L’égalité se caractérise par une similarité entre les individus, par une interdépendance entre ceux-ci mais également par un sentiment d’appartenance à un groupe au destin commun appelée citoyenneté. Pour renouer avec l’esprit originel de l’égalité et ne pas dénoncer le contrat social originel qui nous lie, il faut se pencher sur la question de la relation égalitaire avant de se pencher sur la question de la répartition égalitaire des ressources, car c’est précisément là où le bas blesse.Si la question de la singularité est déjà exposée plus haut , le critère de la réciprocité , qui est pourtant évident , est clairement passé sous silence.

Cette qualité évidemment fondamentale est dévalorisée, il s’agit pourtant de la symétrie des engagements mais aussi de la valorisation des biens relationnels. Enfin le troisième critère: le fait de faire partie de la communauté : la nationalité n’est pas seulement une appartenance juridique mais elle fédère les membres d’une société commune. En quelque sorte , pour être Citoyen du même Etat, il faut être citoyen de même état.

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin