La fin de la raison par la fin des mots ?5 minutes

La fin de la raison par la fin des mots ?5 minutes

“On ne se méfie jamais assez des mots” confiait Louis Ferdinand Céline. Certains mots, depuis quelques années maintenant, voient leur sens changer. On peut invoquer plusieurs raisons à cela; par ignorance pure et simple, la “méthode globale” ayant fait des ravages définitifs. Par confusion : confondant les mots entre eux, on n’éprouve plus le besoin de lire, de s’instruire, ou tout simplement de vérifier. L’idée d’employer un dictionnaire semble avoir totalement disparu.

Les raisons du déclin

Les mots peuvent aussi changer du fait d’emprunt anglo-saxon ou extra-européen. On ne se donne plus la peine de traduire correctement, et commence ici le règne des “faux-amis” dans le premier cas, dans le second, les mots nous sont parvenus au gré des derniers flux migratoires notamment suite à la décolonisation. Si le lexique de la langue est lié à l’exercice de toute activité humaine se renouvelant constamment, ce renouvellement se réalise par trois voies essentielles : Par la formation de mots nouveaux, par l’évolution des mots déjà existants (ressources internes), et par l’emprunt à d’autres langues (ressources externes). S’il est évident qu’il existe des liens indissolubles entre la pensée humaine et la langue, entre le mot et la notion, le sens primitif, étymologique est souvent le sens essentiel. Ainsi quelques mots du latin populaire ont conservé leur sens premier, mais souvent le sens change au fil des siècles et le sens primitif tombe dans l’oubli..

 Toutefois, habituellement le sens essentiel est stable et sert de base à l’évolution sémantique des mots.

 

La majeure partie des mots français sont polysémiques. La polysémie, est le fait pour un même mot d’avoir, à une époque donnée plusieurs significations puisqu’il peut désigner plusieurs objets, faits s’ils ont des traits communs. La polysémie reflète avec évidence la faculté de notre pensée de généraliser les faits de la réalité. Les mots vivent également, et leur sens devient de moins en moins certain, de plus en plus vague abimant très certainement les goûts littéraires comme le littérateur lui-même. Prenons l’exemple du verbe abîmer signifiant jeter de l’abîme : il est encore aujourd’hui synonyme de gâter venant du latin “ vastare” signifiant dévaster. Le verbe gâter a souffert d’une atténuation significative de son sens premier. On parle aujourd’hui de “gâter un enfant,” “d’enfant pourri gâté” , l’enfant est-il dévasté dans sa sensibilité ? 

Enfin, et surtout, certains mots voient leur sens reforgé de toute pièce à partir de mots anciens afin de camoufler la réalité. L’usage du verbe dédié au discours de vérité devient alors l’arme première du travestissement de la réalité. Commence ainsi le bal des joyeux barbarismes largement inspiré par les “faux-amis”. Les redresseurs de monde se triturent, se torturent les méninges afin de produire des mots ou expression déformant le sens normal des mots, et par là-même notre perception de la réalité.

Le spectre de la Novlangue

Nous ne pouvons que reconnaître leur mauvais génie. S’il n’est pas nouveau qu’il existe dans les publications littéraires des intentions politiques au côté de l’intention littéraire: l’intention politique est la conséquence de cette dernière. Les émotions d’une âme ne sont pas moins fécondes pour l’Art que pour le Politique. La nouveauté réside dans l’usage particulier du verbe, les mots sont désormais usage d’un travestissement notoire. On ne peut plus se fier aux mots, et les idées sont ainsi prises en otage. Il devient impossible d’avoir un langage “réel” car tout tombe dans l’abus de langage permanent appelé Novlangue, terme inventé par George Orwell dans 1984. S’il n’est pas nouveau que l’Homme comme le lapin s’attrape par les oreilles, l’art des rhéteurs étant vieux comme le monde, la nouveauté réside dans le fait de restreindre le champ de langage, car les frontières de notre langage sont les frontières de notre monde pour reprendre les mots de Wittgenstein: les opinions que nous ne savons pas formuler n’en sont pas.

En taillant le langage jusqu’à l’os, l’opinion ne peut plus se faire chair, restreignant les limites de la pensée. Si les mots même que nous utilisons pour construire notre pensée voient disparaître tout sens de la justesse ou de la nuance on observe un tarissement de la pensée par l’appauvrissement du langage, et nous nous retrouvons ainsi dans l’incapacité de faire la distinction entre les différentes idées. Si nous ne savons plus les distinguer, que reste-t-il de leur sens ? Rien ou presque. 

Comprendre les mots , c’est comprendre les distinctions qu’ils suggèrent.

La novlangue censure sans pour autant utiliser les moyens violents qui ont pu être utilisés dans ce but par le passé, c’est ce qui la rend plus efficace et dangereuse, car sans que l’on s’en aperçoive, elle nous prive des moyens de construire la pensée. Quand les Hommes ne peuvent plus changer les choses ou ne le veulent pas, ils changent les mots. Le ver est dans le fruit

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